Il est souvent question de transformation et d’énergie dans les pièces de Rémi Bragard, qu’il qualifie lui-même modestement de « petites expériences ». Généralement présentées avec une juste économie de moyens, ses œuvres « fonctionnent », mais il faut entendre ce mot au milieu de ses synonymes : elles remuent, elles agissent, elles tournent, elles travaillent… Parfois même, elles s’autodétruisent. C’est le cas de Corrosion organisée (2008), une étrange installation qui consiste en quatre chaises en métal disposées dos à dos, en étoile, et dont chacune à un pied plongé dans une bombonne en plastique. A première vue « anecdotique », l’installation prend une autre tournure lorsqu’on s’approche de ces gros récipients, et que l’on découvre que le pied de métal qui y est immergé est en train d’être attaqué et de se laisser dissoudre par l’action du liquide qui l’environne : de l’acide chlorhydrique ! C’est d’un coup à la lente agonie de quatre pieds de chaise qu’on assiste… l’œuvre devenant une mystérieuse présentation des équations bilan, si chères à nos cours de collège. Parfois, Rémi Bragard augmente l’équation d’une dimension invisible, et c’est au spectateur, peut-être, de compléter cet inconnu. Midi Dix (2008), par exemple, consiste en trois parapluies déployés au sol, et dont l’intérieur de la toile a été paré de feuilles d’aluminium miro- silver, généralement utilisé dans la constitution de fours solaires. Outre le renversement d’un outil destiné à nous protéger de la pluie devenant ici un capteur-concentrateur de soleil, c’est tout l’espace environnant des parapluies qui se trouve réfléchi et recomposé, sous l’action de ces miroirs déformants. Le parapluie, métaphore du « repli sur soi » et des lundis de grisaille, s’ouvre ici comme une grande fleur pleine de rayons de lumière. De rayons, il en est encore question dans Maison (2005), où six niveaux laser (ces outils de géomètre destinés à projeter des lignes droites via un rayon laser), disposés dans l’espace en face d’un mur, viennent dessiner une maison réduite à sa plus simple expression sur la cimaise. Là encore, le dispositif paraît surdimensionné par rapport à l’effet produit : les niveaux laser encombrent l’espace et l’occupent comme des sculptures, pour finalement conduire notre attention vers cette figure immatérielle qu’ils dessinent au mur. C’est un peu la métaphore même des recherches de Rémi Bragard : on retrouve toujours dans ses pièces des éléments connus et familiers, mais l’artiste les force à sortir de leur condition, il les décale et les soumet aux lois de ses expériences : ce que le poète chercherait dans la langue, Rémi Bragard l’accomplit dans le corps même des objets sans qualités apparentes qu’il nous présente, et dont il modifie subtilement et sans superflu, la destinée.

Gaël Charbau, 2009.





Dans le travail de Rémi Bragard, le principe de construction, souvent à caractère éphémère, participe d’une idée de la sculpture plus liée au dispositif qu’au volume, modélisant le réel à la façon d’un jeu meccano.
L’intérêt qu’il porte aux mécanismes techniques d’activation de ses œuvres est en contre-champ d’une économie radicale de moyens, vouant ses sculptures à la disparition progressive ou à l’explosion.
A rebours de la métaphore, le pouvoir de signification de ses œuvres réside dans la littéralité de leur activation.

Pedro Moraïs, revue If n°32, 2008.





Des trépieds de niveaux optiques de chantier sont disposés face au mur pour dessiner une petite maison au laser infrarouge : Rémi Bragard construit ses sculptures avec les outils mêmes de construction, avant de figer les formes dans le solide, le stable, le définitif. Où est la sculpture d’ailleurs ? Interrogeant ses critères de définition, ainsi que les postulats devenus classiques du ready-made, ses constructions éphémères modélisent le réel à la façon d’un jeu meccano.

«Rien à rajouter, tout à reformuler»

Zone est  le résultat d’une tentative, le test d’un dispositif qui auto-produit son propre espace: un système d’arrosage automatique projette de la peinture blanche pour recréer le classique white cube dans un parking. Bragard envisage les conventions préalables à l’identification d’un objet artistique avec un humour corrosif, jusqu’à envisager le temps de l’exposition comme un compte à rebours pour l’autodestruction de ses œuvres.
Dans Turn Over (exposée à l’occasion d’After Party à la galerie de la Friche la belle de Mai, à Marseille), il contournait les normes de sécurité pour pouvoir exposer une très agressive sculpture minimale : attachée à une perceuse, une hélice miroitante coupait l’air tout en nous renvoyant un reflet cinétique proche de l’hologramme. En surchauffe, menaçant parfois d’exploser, ses sculptures peuvent aussi être toxiques.Corrosion organisée est une structure qui fait disparaître les pieds qui la soutiennent plongés dans l’acide, tandis que Générateur produit de la lumière avec un moteur polluant l’exposition en permanence. Les sculptures sont ici un terrain de jeu, agençant des accidents, muettes plus qu’abstraites.

Pedro Moraïs, 2007.





Rémi Bragard expérimente les limites et les possibilités qu'offre la pratique de la sculpture confrontée notamment à une diversité de champs : lieux dédiés à l'art contemporain, improvisés, espaces à deux dimensions. Les installations Station et Multiplication font chacune état d'un abord singulier de l'espace. Quand la première évoque les notions de rétention d'air, de pesanteur et d'un ancrage au sol, la seconde semble être animée d'un potentiel de prolifération, d'étalement en surface. Leur aspect tendrait naturellement à associer ces oeuvres à des outils élaborés en vue de la conquête du monde physique, de son repérage et donc de sa compréhension. Cependant, au-delà d'une approche scientifique ou méthodique de leur contexte, la forme dépouillée de Station et Multiplication ouvre l'accès à des notions plus abstraites, propres à multiplier les interprétations, laissant place à l'imaginaire, à une poésie du dérisoire.
Même si elle concerne aussi  la notion d’espace, Zone est à part. Il s’agit de la photographie d’une tentative : la projection de  peinture blanche opérée par un système d’arrosage automatique, détourné par l’artiste. Le tirage numérique témoigne de la création d’un espace blanc aux contours irréguliers, au fond d’un parking désaffecté. A cette action s’ajoute un fait imprévu : un dessinateur anonyme est intervenu librement, conférant à la blancheur de l’espace mural le statut de réceptacle d’une expression écrite et dessinée. Celle-ci traite de la notion d’espace public, de la prise en compte de celui-là même qui a été défini par l’intervention spontanée. Ainsi, la manifestation du hasard sur cet espace blanc a contribué à ce que sa finalité échappe à l’artiste, qui présente comme un clin d’œil la transformation, à son insu, d’un coin de parking en white cube.

Nadine Maurice, 2005.





" Rien à voir circulez ! " Il est proposé au regard une surface verticale vide et creuse de 1,60m x 1,30m.  De la cornière en acier a été utilisé pour la confectionner.  On est face à une ligne qui forme les contours d'un écran.  Une structure elle aussi en acier lui sert de support et de contrepoids, elle est lestée avec des éléments en béton.  L'ensemble de la partie métallique est peint en blanc.  On est dans l'image du chantier, du péri urbain, de la construction, dans l'image du panneau qui ne désigne que sa propre existence ; il ne vend rien, ne signale rien, n'indique rien.  Il fait la nique aux hypermarchés et commerces alentours.  Chaque partie qui constitue cette sculpture est enveloppée par un plastique translucide épais.  Ce qui rend la visibilité de cet objet un peu brouillée par endroits, cela rajoute au caractère énigmatique de la forme et de la perte de sa définition.  Le titre " Véhicule vide " est paradoxal  compte tenu des moyens utilisés, car la pensée pour cette sculpture est lourde. Elle résistera très bien au vent.  Le terme que l'on peut lire parfois au bord des routes : " chantier mobile " auquel on attribue du mouvement, des petits hommes en orange et l'odeur du macadam encore chaud, est renversé.  Là, c'est arrêté, flou.  En remontant un peu le temps dans la production, l'étrangeté apparaît dans cette autre construction faite de bidons en plastiques assemblés autour d'un groupe électrogène, Générateur. Sa mise en route crachotante fait vibrer l'ensemble dans un joyeux foutoir pour les yeux et les oreilles sans oublier le nez si c'est déclenché à l'intérieur. (fumées garanties!)  Çà se veut encore un genre de véhicule, une espèce de radeau sur terre ferme.  Incapable de sauver quiconque, si ce n'est comme Véhicule vide produire un contexte qui met en évidence l'idée de pesanteur et de gravité au sens physique du terme.  Ces deux sculptures signalent une absence, un évènement qui n'aura pas lieu, cela pourrait être même le principal sujet du projet artistique.

Patrice Carré, 2004.



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